PROLÉGOMÈNES AUX ÉTAPES DE LA CHRONIQUE
Au fil du temps les linguistes et le neurologues ont montré que le lien entre langage et pensée est beaucoup plus fort que nous ne croyons.
Intuitivement, nous avons l’impression que nous pensons dans un premier temps, pour ensuite habiller cette pensée avec les mots d’un langage acquis. Cette impression s’exprime au travers d’une expression telle que « traduire sa pensée ».
Mais en réalité ce n’est pas aussi simple. Nous sommes en effet difficilement capable de penser une chose pour laquelle les mots nous manquent. Cette découverte est à l’origine des efforts considérables entrepris par les responsables politiques et économiques pour faire disparaître du paysage certains termes et les remplacer par d’autres, plus inoffensifs.
C’est ainsi que dans le langage politique, ceux que l’on appelait jusque dans les années 1970 des « exploités » (ah, il y aurait donc un exploiteur ?) sont devenus des « défavorisés » (ils n’ont pas eu de chance).
De même, tous ces sans-quelquechose (papiers, domicile, emploi, etc.) ont remplacé les mots qui servaient à décrire ces personnes par ce qu’elles sont, afin de focaliser les esprits que ce qui leur manque pour être dans la norme ainsi définie implicitement.
Remarquez aussi l’usage nouveau du terme « citoyen », qui signifie aujourd’hui « celui qui respecte scrupuleusement les règles », comme dans l’expression « entreprise citoyenne ». Est-ce là la définition d’origine ? Je ne le crois pas.
Un dernier exemple pour la route, car la transformation se passe en ce moment sous nos yeux, il est facile de la voir à l’œuvre. Observez dans les lieux que vous fréquentez s’il ne se trouve pas un panneau disant en substance « ce local est placé sous vidéo-surveillance ». Dans les semaines ou mois qui viennent, vous ne serez pas surpris de voir ce panneau remplacé par « ce local est placé sous vidéo-protection ».
Nous ne pouvons pas penser ce que nous ne pouvons pas nommer mais nous pouvons le signifier par notre ressentir si tant est que nous l'ayons éduqué par une mémoire et une praxis défiante.
Ayant appris la leçon du marketing et du management nous savons que désormais le détournement est d'abord une transgression acquise et véhiculé par la volonté du pouvoir de nous assombrir dans un enfumage généralisé de concepts réducteurs qui fixent notre attention et matraquent les diverses dimensions de l'existence.
Aux chiottes Platon, vive la poétique!
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